Elisa Shua Dusapin, invitée de Tulalu!?, au cinéma Bellevaux, à Lausanne

Merci à Francis Richard pour son compte-rendu de la soirée avec Elisa Shua Dusapin! Vous pouvez retrouver l’article original sur son blog.

Hier soir, Elisa Shua Dusapin était la première invitée de l’année 2018 de l’association littéraire Tulalu!?. La rencontre s’est déroulée – c’est devenu rituel depuis l’automne passé -, dans le cadre mythique du Bellevaux, le cinéma d’art et d’essai lausannois.

En introduction, Miguel Moura a présenté l’auteur en projetant des photos qu’elle lui a prêtées et qui lui ont permis, avec la finesse qui le caractérise, d’esquisser un portrait de l’invitée de ce soir. Laquelle l’a remercié avec émotion, à peine contenue.

Elisa Shua Dusapin a aujourd’hui vingt-cinq ans. Cette ancienne élève de l’Institut littéraire de Bienne a écrit à vingt ans un livre qui a connu un grand succès de librairie, dès sa parution, il y a deux ans: Hiver à Sokcho, ville portuaire de Corée du Sud.

Pierre Fankhauser lance Elisa sur la cuisine coréenne, très présente dans son livre, et notamment sur le fugu, un poisson qui n’est pas spécialement savoureux, mais qui est dangereux parce que venimeux: son foie contient un poison virulent.

Ce poisson est très apprécié au Japon, en dépit du haut risque qu’il représente pour les convives, s’il n’est pas… bien préparé. Comme l’auteur voulait écrire un livre sur la Corée dont elle est originaire par sa mère, elle en a fait une figure emblématique.

Elisa Shua Dusapin et Pierre Fankhauser

Elisa Shua Dusapin et Pierre Fankhauser

Cela tombe bien parce que la cuisine fait partie intégrante de la culture coréenne: quand on reçoit quelqu’un chez soi, la nourriture est une marque d’hospitalité et, si l’hôte refuse cet honneur, on considère cela comme un véritable affront.

Le confucianisme est encore très présent dans la culture coréenne. Cela se manifeste par un grand respect à l’égard des anciens, au point qu’ils devraient être pris en charge par leurs descendants, ce que ceux-ci remettent en cause de plus en plus…

D’ailleurs, dans le roman, la mère de la narratrice à contre coeur accepterait que sa fille s’émancipe en allant dans une grande ville et sa fille aimerait bien le faire, mais elles sont inséparables parce qu’elles s’aiment sans se le dire vraiment.

Un autre trait de la Corée du Sud est la culture de l’apparence: c’est un pays où la moitié des jeunes ont subi une opération de chirurgie esthétique… Ce qui ne laisse pas d’interpeller Elisa Shua Dusapin, qui va là-bas chaque année depuis ses treize ans.

Ses parents ont émigré en France pour fuir la guerre qui s’est terminée par la coupure du pays en deux. Dans Hiver à Sokcho, le thème de la frontière est d’ailleurs là: particulièrement entre les deux protagonistes, que leurs cultures opposent.

Pourtant chacun va apporter à l’autre quelque chose, imperceptiblement: la rencontre entre des êtres n’est pas toujours apparente et c’est parfois après leur séparation qu’ils se rendent compte qu’elle a tout de même eu lieu entre eux, inconsciemment.

Ici la communication se fait via la nourriture coréenne et le dessin français: l’interlocuteur de la narratrice est en effet un auteur français de BD: c’est un dessinateur dont la main hésitante dessinait une femme sous l’oeil d’une caméra qui l’a inspiré.

Mathias Dumoulin, Elisa Shua Dusapin et Pierre Fankhauser

Mathias Dumoulin, Elisa Shua Dusapin et Pierre Fankhauser

Pierre Fankhauser relève que la narratrice d’Elisa, âgée de vingt-trois ans, dit, à un moment, à son interlocuteur européen, qu’elle lisait auparavant avec le coeur et qu’elle lit maintenant avec le cerveau. Comment la jeune franco-coréenne lit-elle donc?

Elisa Shua Dusapin esquive un peu la question, mais elle y répond en quelque sorte quand elle dit son émerveillement: chaque lecteur lisant le même livre lit pourtant un livre différent. Des lecteurs ont ainsi trouvé que la musique de son livre était douce…

En réalité, elle avait en elle une violence intérieure, qui ne ressort pas dans son écriture. Sans doute est-ce dû au fait que sa narratrice prend de la distance: elle rapporte minutieusement, et sobrement, ce qu’elle voit, mais elle ne dit pas ce qu’elle pense…

Le roman est en effet d’une grande sobriété d’expression. Le lecteur sera curieux d’apprendre que les dialogues en coréen ont d’abord été écrits en coréen, puis traduits en français (que l’auteur maîtrise mieux), et qu’elle a fait de même avec les dialogues en anglais…

On retrouve d’ailleurs cette sobriété dans le ton qu’elle adopte quand elle lit trois passages de son roman, accompagnée musicalement par Mathias Dumoulin. Et peut-être comprend-on alors, en l’écoutant, que sa fine silhouette est trompeuse et qu’elle a du caractère.

Elisa avait du mal à trouver une fin à son roman. Elle avait un moment imaginé une fin tragique, digne de Roméo et Juliette: sa narratrice empoisonnait involontairement son dessinateur etc. Mais son éditrice n’a pas marché et, si elle persistait, elle ne la publierait pas.

Elisa Shua Dusapin a donc trouvé une fin que le lecteur aura déjà découvert, ou découvrira, en la lisant, avec beaucoup de bonheur.

Francis Richard