Raphaël Aubert,le 11 janvier 2010

Carole, Miguel, Raphaël Aubert et Stéphanie

L’homme ne se construit qu’en poursuivant ce qui le dépasse

André Malraux

Raphaël Aubert est l’auteur de deux ouvrages qui sont parus tous deux en 2009 aux éditions de l’Aire. Il s’agit d’un roman, La terrasse des éléphants, et d’un journal,  Chronique des treize lunes, métadiscours sur le travail de création de l’écrivain.

Raphaël Aubert exerce la profession de journaliste à la Radio Suisse romande. Il est parti en reportage aux quatre coins du monde et son attrait pour l’actualité se reflète très clairement dans l’autofiction La terrasse des éléphants où le protagoniste principal, Raphaël Santorin, est également journaliste et a couvert la guerre du Vietnam. Mais Raphaël Aubert a encore bien des cordes à son arc puisqu’il est  amateur d’art. Son père, Pierre Aubert, était peintre et lui a transmis l’amour de l’art. Auteur d’un essai sur Balthus, Raphaël Aubert est fasciné par l’esthétique, la littérature et, surtout, par André Malraux qui, dans Antimémoires, brosse un portrait général de l’homme de son siècle tant du point de vue social, moral, esthétique que philosophique. André Malraux, grand amateur d’Asie et d’art lui aussi, propose ouvertement une théorie sur l’art.  Si le croyant cherche souvent la vérité dans la religion – soit dans un monde supérieur- il est donc en quête d’une vérité absolue qu’il ne trouve pas sur terre. Les hindouistes et les bouddhistes pensent pour leur part que le monde n’est qu’illusion et que la vérité n’est pas accessible ici-bas. Pour André Malraux, l’art n’a pas qu’une visée esthétique, il est une véritable raison d’être. L’art peut donc s’apparenter à une religion, mais il n’a pas la prétention de proposer une vérité absolue. Il participe plutôt à une ordonnance du monde, il propose une solution au chaos et donne un sens à l’existence. D’ailleurs une citation de Malraux précise bien la nature de sa pensée : l’art est la présence dans la vie de ce qui devrait appartenir à la mort ; le musée est le seul lieu du monde qui échappe à la mort. L’œuvre d’art a donc une fonction métaphysique. Elle résiste au temps, elle devient immortelle et elle apporte une pertinence à l’éphémère.

Cette introduction était nécessaire pour bien accueillir la description de l’œuvre de Raphaël Aubert. Son roman la terrasse des éléphants trouve son inspiration dans cette théorie de l’art et, aussi, dans la philosophie hindouiste visant à relativiser notre perception des objets ou des événements. En Occident, la théorie des esquisses, par Husserl, avance que la conscience qu’on a des choses est justement ce qui donne du sens à l’existence. En résumé, ma conscience est absolue et, elle seule permet de donner du sens à ce que je peux voir. Face à cet idéalisme, les philosophies hindouistes et bouddhistes relativisent notre perception des choses et des événements, ce qui signifie que notre vision du monde et, surtout, notre conscience du monde, pourrait être illusoire. L’art serait donc un moyen de réaliser que nous nous trompons. L’artiste aurait donc conscience de cette illusion et tenterait une esquisse de cohérence dans le chaos. La terrasse des éléphants décrit le parcours d’un homme qui découvre qu’il ne sait plus rien de lui-même : Chaque jour l’éloignait un peu plus de lui-même. De ce qu’il avait cru qu’il était, de cette image orgueilleuse de lui-même qu’il s’était forgée. Il se sentait comme derrière une vitre. Et il avait beau taper au carreau avec le désespoir d’un forcené, tout ce qu’il apercevait c’était seulement des ombres indistinctes. Des silhouettes. Voilà ce qu’il était devenu, une silhouette, une ombre informe que ses propres yeux ne reconnaissaient plus. Et maintenant, il avait peur de lui-même.

Le thème de la soirée qui accueille Raphaël Aubert est la nostalgie[1]. L’auteur commence par lire quelques passages de son roman. L’histoire des protagonistes est simple, le contexte de leur existence beaucoup moins. Raphaël Santorin est journaliste. Il a couvert la guerre du Vietnam. L’Asie est devenue son chez-lui même s’il repense souvent, avec nostalgie, à la maison de sa famille dans les Terres Hautes, sorte de mémorial des souvenirs qui ne vieillissent pas. En Asie, tout bouge, fluctue, évolue et se métamorphose alors que son enfance dans le Jura est figée par le temps qui ne s’écoule pas jusqu’au jour où tous les membres qui y ont participé ne sont plus là.

La nostalgie, dit Raphaël Aubert, est souvent un grand thème de la littérature. On peut être nostalgique de grands mouvements artistiques du passé. Raphaël Aubert ne se retrouve pas dans l’art contemporain ou dans une littérature actuelle qui met l’accent sur l’intime. Auparavant, on écrivait pour la communauté. On partait d’un sentiment propre, mais on tentait d’y percevoir une cohérence générale. Actuellement, est-ce que nous ne partons pas d’une constatation générale pour glisser vers le personnel et se replier sur soi ? Pourquoi la nostalgie est-elle si récurrente dans les œuvres littéraires ? Est-ce qu’on crée pour conserver les souvenirs ? Le titre du roman de Marcel Proust A la recherche du temps perdu est, par exemple, très significatif. Est-ce qu’on écrit pour redonner vie ou pour inventer un sens ou encore idéaliser une époque ? Idéaliser, n’est-ce pas s’illusionner ?

L’art, c’est mettre en forme dit Raphaël Aubert. C’est donc donner une certaine cohérence à l’existence. Raphaël Santorin se souvient d’une époque heureuse. En vacances, enfant, il fait la connaissance de Laure Deschamps. Des jours de bonheur qui le bercent encore de délice. Il n’a jamais revu cette jeune fille. Pourtant, une lettre trouvée dans les affaires de son père décédé lui apprend que Laure travaille depuis des années au Cambodge. Sans le savoir, cela fait des années que ces deux individus évoluent très près l’un de l’autre. De quoi s’interroger sur la pertinence du destin ou sur la cruauté du hasard. Pour donner une cohérence à ce qui n’en n’a certainement pas, Raphaël Santorin décide de retrouver Laure. En hommage à la nostalgie. Mais la nostalgie perd son charme quand on laisse le présent la remplacer. Vouloir  revoir Laure, n’est-ce pas perdre une partie de lui, de ce qu’il s’était inventé sur son passé ou sur lui tout simplement ? Lorsque Raphaël Santorin revient sur les lieux de son enfance, sorte de pèlerinage à la mémoire, il le réalise : J’étais pourtant déçu. Malgré le ciel sans nuages et le soleil du matin, quelque chose manquait. La magie tout simplement s’en était allée. (…) Je me sentais envahi par la tristesse et le découragement. Tu n’aurais jamais dû revenir, me dis-je. Raphaël parviendra à retrouver Laure en Asie. Or, le parcours de cette femme, prisonnière pendant des années des Khmers rouges, ne sera plus jamais intimement lié à ce que les deux enfants ont connu l’un de l’autre à l’aube de leur vie. Que reste-t-il si l’on perd jusqu’à nos illusions ? Il faut ouvrir les yeux, doucement, et prendre conscience que tout se détruit progressivement pour mieux se reconstruire certainement. Il faut l’accepter à petite dose.

En guise de conclusion, nous débattons avec Raphaël Aubert. En Occident, les mentalités sont encore dans le contrôle. On opère de la résistance. On décide que c’est notre point de vue qui prédomine, que notre conscience est plus forte que tout. On ne croit qu’à ce qu’on voit. En Orient, tout se métamorphose. On réalise qu’on ne saisit pas l’ensemble, la totalité et on lâche prise. La conscience accepte que la réalité est évanescente.

La nostalgie serait donc cette « région de la vie » qu’on laisserait derrière soi avec la fervente intention d’y revenir quand la vie devient trop difficile à supporter. Une sorte d’Eden perdu auquel on repense toute sa vie. Or, il est nécessaire de réaliser que c’est parce que nous l’avons perdu, justement, que nous pouvons évoluer. Ne pas tenter d’y retourner, c’est éviter de se confronter à l’illusion idéale de notre conscience. Se complaire dans la nostalgie, c’est rêver une vie, pas la vivre.

Carole Dubuis

Autres ouvrages cités :

Jean- Philippe Toussaint, Faire l’amour

Nobokof, Ada ou l’ardeur

Références artistiques :

Raphaël Aubert, Le paradoxe de Balthus

Exposition :

– Une rétrospective sur Pierre Aubert sera proposée à l’espace Arlaud au mois de mars 2010

http://www.musees-vd.ch/no_cache/fr/ruminearlaud/accueil/agenda/agenda-details/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=405&tx_ttnews%5BbackPid%5D=1349

– Le C/O de Berlin expose les photographies de Mc Cullin (notamment celles de la Guerre du Vietnam). Une exposition à voir si vous passez par Berlin !

http://www.lintermede.com/exposition-don-mccullin-galerie-co-a-berlin.php

Conseil de lecture :

Krishnamurti, Se libérer du connu


[1] La nostalgie ne doit pas être confondue ici avec la mélancolie car cette dernière n’est qu’un deuil sans fin selon Freud et la douleur d’être loin selon Kundera alors que la nostalgie peut être aussi délicieuse qu’amère.