Comptes rendus de la soirée avec Frédéric Pajak

L’Association Tulalu !? a accueilli Frédéric Pajak (FP) le 3 mars 2014 pour une lecture – discussion autour de son œuvre, soirée animée par Pierre Fankhauser (PF)

Compte rendu de Sylvie Blondel (vous pouvez également retrouver le compte rendu de Francis Richard sur son blog)

PF : Alors Marseille ?

FP : La première fois que j’y suis allé, je n’ai rien fait du tout. Il y a beaucoup à observer sur l’urbanisme de cette ville, il s’y passe des choses qu’on ne voit nulle part ailleurs. Lors de mon deuxième séjour, je me suis mis à la recherche des traces de Walter Benjamin qui y passa les dernières semaines de sa vie. J’ai lu beaucoup de documents d’archives sur lui, notamment des lettres manuscrites très émouvantes. Je lui consacre le 3ème volume de mon «  Manifeste incertain ».

Walter Benjamin, en 1940, parvint de justesse à gagner Marseille, dans un camp de transit, il attendait comme 100’000 autres réfugiés, un laissez-passer pour l’Espagne ou l’Amérique, notez que Marseille comptait 600’000 habitants. Benjamin fut réduit au désespoir lorsqu’il s’aperçut qu’il lui fallait un permis spécial pour quitter le territoire français, document qu’il lui fut impossible d’obtenir, il se rendit tout de même à Port-Bou, ville frontière avec l’Espagne, il s’y suicida un mois plus tard, épuisé et désespéré. Pour écrire, j’aime à me rendre sur les lieux de mes récits.

PF : Vous écrivez sur la parole de l’autre, sur des auteurs comme Pavese, Nietzsche, Apollinaire ; comment cela vous est-il venu ?

FP : Au début, à 20 ans, je ne connaissais pas Walter Benjamin, c’est un auteur obscur, difficile. Ce qui m’a intéressé, c’est l’usage qu’il fait des citations, il en a récolté des milliers. J’ai cette affinité avec lui, j’aime beaucoup travailler sur les citations.

PF : C’est avec les yeux des autres que nous voyons le mieux ?

FP : Voyez Lautréamont. Il réécrit, détourne des aphorismes d’auteurs qui l’ont précédé. Il affirme que son œuvre est fondée sur le plagiat, il s’agit plutôt d’une réappropriation. Walter Benjamin procède de la même façon. La citation n’est pas aveugle, elle n’est pas là pour conforter un point de vue, mais pour mettre à distance sa propre pensée… La citation permet la création, un rapport dialectique.

PF : Vos dessins sont également des citations. Comment les mettez-vous en rapport ?

FP : On part d’une image, d’une photo, d’une carte postale… Je n’ai pas de méthode, j’y vais à l’instinct. Je cherche l’inconscient dans le dessin. Prenons l’exemple du peintre russe Malevitch, son carré blanc sur fond blanc, son carré noir. Lui qui fut l’un des premiers peintres monochromes dans l’art contemporain, peignit à la fin de sa vie une série d’autoportraits de style figuratif. Généralement, dans les catalogues de reproduction, on ne voit pas la signature du peintre, mais j’ai remarqué qu’il signait d’un petit carré noir. Donc ce petit carré noir relie son œuvre passée et présente. C’est en redessinant des tableaux de ce peintre que j’ai remarqué ce détail.

PF : Quel est le rapport entre le dessin et l’écriture dans votre travail ? Effet d’humour ? Introspectif ? Illustratif ?

FP : Je lis beaucoup, y compris les commentaires sur les œuvres. Au départ, il y a un sentiment, je lis tout ce qui a été dit sur un sentiment comme la solitude, la mélancolie, je nourris ce sentiment de lectures, je m’en imprègne. Tout se fait en parallèle : lire, dessiner, écrire, c’est le prolongement de ce sentiment. Je lis 50 pages par jour, j’en écris moins, mais j’écris tous les jours. Puis vient le montage comme pour un film. Il y a plusieurs livres à la fois. J’en choisis un. Tout se joue au montage, il y a dans toute œuvre un ordre caché.

Ce n’est pas une biographie. Certes, il y a des éléments autobiographiques dans le chagrin d’amour, la douleur, l’incertitude. A l’adolescence, j’ai vécu des deuils, beaucoup de douleur dans la famille. J’étais en même temps incrédule face aux idéologies qui prévalaient à cette époque : les restes du communisme, le maoïsme et le trotskisme. J’ai eu la chance, à quinze ans, d’être accueilli dans l’atelier de Pietro Sarto, à Saint-Prex. J’y ai été initié au travail artistique. L’année suivante, à l’Ecole des Beaux-Arts, quelle déception !

PF : Je cite Beckett, que vous citez : être artiste, c’est échouer comme nul autre n’oserait échouer.

FP : L’insatisfaction, le sentiment d’échec est la ligne de conduite de l’artiste, à condition de ne pas sombrer dans le pessimisme

PF : Il y a cependant un paradoxe, vous affirmez qu’il y a une vérité absolue…

FP : Il y a une vérité de la création. Sans la création, il n’y aurait pas de monde.

PF :  L’art rend-il heureux ?

FP : Cela rend les autres heureux. Pavese, Beckett, leurs mots débordent leur pensée, ils nous inspirent.

PF : Je vous cite encore : «  Nous pleurons pour nous désaltérer de nos larmes. »

FP : Je suis d’une génération où l’on ne parlait pas de la douleur masculine. Nietzsche était orphelin, je fus orphelin de père. Mais au 20ème siècle, c’était presque une banalité d’avoir perdu son père jeune. Il semblait qu’on n’avait pas le droit de se plaindre, alors que nous souffrions d’une profonde insatisfaction au spectacle de l’injustice. On subissait un chantage moral à l’époque des trente glorieuses. On nous brandissait l’épouvantail de l’URSS si l’on s’indignait de notre système. Je suis allé en Chine pendant plusieurs mois. Quand j’ai vu de près ce qu’était vraiment la politique de Mao, j’ai été horrifié qu’on puisse être maoïste en Occident.

PF : Vous avez travaillé comme dessinateur de presse…

FP : Je n’avais pas le droit de signer mes dessins dans le journal «  Zéro de conduite », j’ai été censuré par la Confédération et conspué par les gauchistes ! Comme on a toujours censuré mes dessins de presse, je me suis tourné vers l’édition.

J’aime beaucoup le dessin et cela n’a rien à voir avec la bande dessinée. Je vais sortir prochainement un livre retraçant toutes les tendances du dessin. Le dessin n’est pas narratif comme la BD.

PF : La voix des disparus est très présente dans votre œuvre…

FP : Oui, Pavese l’a dit avant moi, avant de naître, on était déjà mort. Il m’est arrivé longtemps de voir apparaître mon père après son décès. Pour Benjamin, c’est un thème essentiel. Il ne parle pas de la mort collective pendant la guerre ou dans les camps, mais des morts individuels, des morts infimes. On est souvent naufragé dans le monde moderne contemporain, que ce soit dans un train, un avion, dans un grand magasin.

PF : Vous dites que c’est souvent quand il ne se passe rien qu’il se passe quelque chose…

FP : à Marseille, je peux passer une journée entière au café à parler avec des gens. Je fais des efforts démesurés de communication pour ne pas m’ennuyer. J’accorde une grande importance à la parole directe. Le monde virtuel me fatigue, c’est une forme d’esclavage. Il n’y a pas de progrès dans le monde virtuel. Je choisis l’engagement, créer et aussi lire, c’est un engagement. Walter Benjamin dit que le monde est un livre. Il y a un monde dans le monde. La voix des disparus résonne parmi nous, celle d’Héraclite, par exemple, au-delà des siècles.

Pour conclure, un intervenant demande quelle est la part de tendresse dans l’œuvre de Pajak.

FP : Oui, bien entendu, pour écrire sur un auteur, il y a une forme d’empathie, cela vient petit à petit au cours des lectures, le travail d’écriture est un chemin vers l’intimité.