La femme auteur: de Madame de Genlis à Simone de Beauvoir

A l’occasion de la soirée « Tulalu!? » du 8 mars prochain, j’avais envie de partager avec vous quelques réflexions sur le statut de la femme auteur à la lumière, tout d’abord, du récit  La femme auteur de Madame de Genlis et, ensuite, de La femme indépendante de Simone de Beauvoir. Entre cette nouvelle sentimentale datant du XVIIIe siècle et cette analyse étroite de la position de la femme dans les années 50, il est intéressant de constater que les mêmes questions sont soulevées dans les deux ouvrages même si, évidemment, le statut de la femme dans les années 50 ne peut plus être comparé à celui qu’il était deux siècles plus tôt.

La femme auteur de Madame de Genlis met en scène  Natalie,  jeune femme cultivée, vive et très créatrice qui se plaît à raconter toutes les situations qu’elle rencontre. Jamais animée par la prétention de publier ses ouvrages, elle écrit pour soulager sa curiosité et son imagination débordantes. Au début de l’histoire, elle est pourtant sévèrement mise en garde contre la publication de ses livres par sa soeur aînée: « Comment concilier tout ce mystère de délicatesse et de grâce, ce charme intéressant d’une douceur enchanteresse et d’une pudeur touchante avec des prétentions ambitieuses et l’éclatante profession de l’auteur ? Vous perdiez la bienveillance des femmes, l’appui des hommes, vous sortiriez de votre classe sans être admise dans la leur. Ils n’adopteront jamais une femme auteur à mérite égal, ils en seront plus jaloux que d’un homme (…) quel serait notre recours si nos protecteurs devenaient nos rivaux ? (…) La gloire pour nous c’est le bonheur; les épouses et les mères, voilà les véritables héroïnes. »

Suite à cet extrait, des questions se posent: pourquoi est-ce que l’homme ne peut considérer à mérite égal une femme auteur ? Et pourquoi une femme devrait-elle se contenter d’être l’héroïne de la sphère privée, assumant son rôle d’épouse et de mère au détriment d’une passion pour le monde, pour les mots ou pour l’art ? Le plus absurde n’est-il pas que ce conseil vienne d’une autre femme ? Au XVIIIe siècle, même Madame de Genlis, écrivain renommé, tient ce conseil avisé pour de la sagesse et donne au travers de La femme auteur une image négative de l’écrivain féminin. Natalie rencontre Germeuil dont elle tombe amoureuse. Ce dernier, séduit, mais engagé auprès d’une autre, laisse à Natalie une indépendance dont elle profite pour nourrir ses écrits. Son amour, qu’elle ne peut assouvir en public, devient un nouveau moteur pour ses réflexions, pour ses créations et la conforte dans une image idéalisée de leur duo. Pourtant, les choses évoluent quand Germeuil est enfin libre d’épouser Natalie. A ce moment-ci, l’auteur est amené à publier un ouvrage pour venir en aide financièrement à une famille dans le malheur. Son livre obtient le succès et condamne son couple. Germeuil aime toujours profondément son amie, mais il se sent trahi par sa renommée : « Il lui supposait un orgueil qu’elle n’eut jamais (…) Il lui semblait qu’en s’élevant, elle s’était éloignée de lui car il était toujours resté à sa place et elle avait abandonné la sienne par un essor rapide. » Outré que les qualités qu’il appréciait chez son amante soient désormais partagées avec le public, il renchérit: « Tout le monde vous connaît comme moi. » Possédés, les talents des femmes semblent être les trésors les plus chers du monde masculin, mais quand la femme jouit de la liberté d’épancher ses idées, l’homme n’a qu’une envie: remettre la femme à sa place. Aussi flatteur qu’encourageant quand les qualités de la femme lui sont vouées, il peut faire preuve de cruauté quand il sent que son pouvoir est menacé. Germeuil signe la fin de leur union avec des propos blessants envers les femmes : « Formées par leur sensibilité pour avoir une existence plus intéressante et moins égoïste que la nôtre, la gloire à moins d’exceptions très rares, au lieu d’être pour elles une possession personnelle, n’est presque toujours qu’un bien relatif; (…) elles l’empruntent et ne la donnent jamais; (…) n’est-ce pas juste que la gloire appartienne en propre à celui qui peut seul transmettre son nom et le laisser en héritage ? ».

Au XVIIIe siècle, il est donc pertinent de réaliser que les auteurs féminins écrivent sur l’impossible sérénité d’une femme qui aime les lettres. Tantôt chéries pour leurs esprits qui charment, tantôt haïes parce qu’elle souhaitent le propager, Madame de Genlis raconte comment, ne pouvant renier leur statut d’auteur, les écrivaines de ce siècle souffrent de ne pas se contenter d’être de simples mères et épouses et sont affublées de critiques pour leur soi-disant orgueilleuse entreprise. Au même siècle, « Corinne ou l’Italie » de Madame de Staël démontre à quel point la femme cultivée qui souhaite vivre de son art devient une paria et, paradoxalement, en premier, dans le regard de l’homme qui l’aime.

Faut-il blâmer les hommes pour leur incompréhension ? Faut-il leur en vouloir de nous avoir assujetties à une caste ? L’affirmer serait idiotement féministe et insensé d’autant plus que nous avons vu plus haut que si les hommes vivent mal le succès des femmes, les femmes elles-mêmes sont cruelles envers celles qui essaient de s’émanciper. Les femmes ne sont pas simplement dominées par les hommes, mais par un système complexe de représentations sociales perpétuées par les générations et par un inconscient collectif dont elles sont aussi bien les victimes que les propagatrices. Aujourd’hui encore, une femme qui réussit se sent coupable. Soit de faire mieux que son mari, soit de délaisser ses autres rôles ou encore d’avoir eu le courage de s’imposer en comparaison à toutes celles qui renoncent en se nourrissant de fatalité propre à l’historique de leur sexe. Il faut souligner que la femme a toujours été la protectrice de la famille, le refuge, la douceur qui console des âpretés du quotidien. Elle a toujours été, aussi, la force qui savait subir, concilier et harmoniser les éléments. En chinois, le caractère de la paix symbolise une femme travaillant sous son toit. Cette conception de la femme a longtemps permis la « paix des ménages. » Mais, malgré ses ressources, la femme est fatiguée, divisée, éreintée par ce rôle qui, bien qu’évoluant, ne cesse de se chercher. Si son statut est aujourd’hui reconnu, il ne cesse d’être remis en question et, pour réussir, la femme doit toujours prouver quelque chose. Elle souffre de ces conflits intérieurs. Etre une égale a longtemps été synonyme de renier sa féminité et de se comporter comme un homme. Pourtant, en se causant cette violence, la femme renie son essence: la féminité. Tiraillée entre cette nature qu’elle aimerait pleinement assumer et ses ambitions qu’elle ne veut pas enterrer, la femme s’épuise. Mais, est-ce qu’elle est la seule à souffrir de cette situation ? Faut-il, au contraire, percevoir une souffrance réciproque chez les deux sexes ? Cette idée peut sembler plus judicieuse.

En 1949, Simone de Beauvoir écrit « Le deuxième sexe ». Dans ce recueil, on trouve un chapitre sur La femme indépendante. En introduction, Sartre s’interroge sur la participation des femmes à une telle discrimination. Après tout, dans les années 50, après la Révolution industrielle, la femme a prouvé qu’elle pouvait gagner sa vie comme un homme, avoir un emploi et participer activement à la société. Qu’est-ce qui concrètement l’empêche de devenir l’égale de l’homme ? Elle le pourrait si elle le voulait ! Bien que cet argument soit arrangeant pour les hommes qui, pendant des siècles, ont maintenu la femme à sa place pour qu’elle ne déborde pas du cadre qu’ils avaient posé, il n’est pas non plus erroné. Qu’est-ce qui empêche la femme de devenir qui elle veut ? Actuellement, c’est souvent elle-même. C’est Simone de Beauvoir, qui, abordant le cas particulier de la femme de Lettres dans La femme indépendante donne une gifle aux femmes qui, souvent apeurées de changer leurs idées reçues, se contentent d’une vie médiocre parce que…après tout… « elles ne sont que des femmes ! ». Comme si cette évidence excusait leur paresse. « On ne naît pas femme, on le devient. »  écrit Simone de Beauvoir. Son ouvrage a la prétention de frapper au cœur de l’édifice des représentations collectives. Comme le précise Martine Reid, l’originalité du livre tient à l’ambition d’interroger aussi bien les sciences humaines que la littérature, puis de faire du « devenir femme », de l’enfance à la vieillesse, un objet de réflexion à par entière dans une perspective empruntée à la phénoménologie. Lévinas propose dans « Le Temps et l’Autre » que si l’homme est le Sujet, l’absolu, la femme est l’Autre. Or, Simone de Beauvoir pose quant à elle l’argument suivant :  « si les hommes acceptaient d’aimer au lieu d’une esclave une semblable – comme le font d’ailleurs ceux d’entre eux qui sont à la fois dénués d’arrogance et de complexe d’infériorité – les femmes seraient beaucoup moins hantées par le souci de leur féminité. (…) Le problème de la femme indépendante, c’est qu’elle ne s’est pas résignée, elle lutte ». Ce combat renforce l’idée d’altérité entre les deux sexes. Dans le défi, la femme s’épuise. « Le problème, quand elle souhaite une histoire, une aventure, où elle puisse engager son cœur avec son corps, c’est de rencontrer un homme qu’elle puisse considérer comme un égal sans qu’il se regarde comme supérieur. (…) Dès qu’il y a chez l’homme et la femme un peu de modestie et quelque générosité, les idées de victoire et de défaite s’abolissent : l’acte d’amour devient un libre échange. (…) Or, rares sont en vérité les femmes qui savent créer avec leur partenaire un libre rapport ; elles se forgent elles-mêmes des chaînes dont l’homme ne souhaite pas les charger. ».

En somme, la femme qui a en héritage le souvenir de la supériorité des hommes sera souvent tiraillée entre l’envie de s’affirmer et celle de s’effacer devant lui. Quel serait donc le remède à un tel automatisme ? Comment briser cette dualité qui ne s’équilibre plus du tout ? Et spécialement chez la femme qui souhaite s’accomplir ? Comment peut-elle trouver son harmonie ? Beauvoir répond : l’oubli de soi. « Mais pour s’oublier, il faut d’abord être solidement assuré qu’on s’est d’ores et déjà trouvé. » La femme souffre encore de passivité. Si elle soupçonne qu’elle a quelque talent, elle pensera qu’elle est un auteur et que son œuvre s’écrira toute seule à la lumière de son esprit. Même la femme la plus indépendante attend qu’on vienne la chercher, qu’on la découvre, qu’on la sauve, qu’on l’aime (nous souffrons encore du syndrome de Walt Disney même si nous le nions). Comment affranchir la femme ? « C’est refuser de l’enfermer dans les rapports qu’elle soutient avec l’homme, mais non les nier. ». La femme indépendante souffre encore des séquelles de son parcours historique. Elle a presque honte de son audace. Elle a besoin de s’approprier le monde, d’agir pour y participer, d’y prendre place et de mettre son talent à profit pour exister. Par ce moyen, elle apprendra quelle est sa valeur, elle se sentira épanouie et sera plus à même d’aimer l’homme dans une relation dénuée de conflits. L’homme quant à lui, loin de la craindre, devrait apprendre à l’aimer pour ce qu’elle peut aussi apporter aux autres. Pour cela, il devra renoncer généreusement à sa possession et encourager  la femme. La liberté, l’oubli de soi et la confiance de l’homme seront un cocktail dynamique qui aidera la femme à conquérir sa place. Ainsi, elle ne sera plus l’Autre. Elle sera une autre si nécessairement complémentaire à un autre, l’homme.

Carole Dubuis