Pierre Michon à Rumine le 23 avril à l’occasion de la journée internationale du livre et du droit d’auteur

« Il me semble que nous subissons aujourd’hui une séduction de l’émotion présente, qui entraîne une régression de la capacité de mémoire. Nous n’arrivons plus à faire référence aux époques antérieures. »

Jean Starobinski

La bibliothèque de l’enfance

Pierre Michon a pris la parole à Rumine, le 23 avril passé, pour aborder sa conception de la bibliothèque idéale. Enfant, il avoue que celle qu’il côtoie est relativement restreinte. Sa mère, institutrice, possède toutefois les volumes de Proust. Mais cela agit comme « repoussoir » sur le jeune garçon. « Il y avait trop de volumes », raconte-t-il. Plus tard, il découvre Kipling qu’il qualifie de « merveille », il dévore Arthur Rimbaud et il entreprend une thèse sur Antonin Artaud.

De la littérature en béton

D’entrée de jeu, Pierre Michon l’affirme : « J’aime la littérature en béton, la marmoréenne, la monumentale, mais pas tellement, je dois le dire, l’intimiste. » Qu’est-ce qu’une œuvre monumentale ? « En attendant Godot » de Becket, les écrits de Breton et, toujours, Antonin Artaud. Et quel meilleur compagnon du marmoréen que le comique ? « Un vrai littérateur peut faire rire », annonce Pierre Michon.

Se vouer au culte des héros

Il y a quelque chose de fascinant chez Arthur Rimbaud. C’est ce refus ponctuel social et familial. C’est cette adolescence qui ne s’évanouit jamais totalement et qui s’imprègne partout sous les traits de l’adulte. Pierre Michon idolâtre presque cette figure poétique. Il n’est pas le seul. Virgile Elias Gehrig, jeune auteur valaisan, proclame aussi cet attachement à ce symbole de l’éternelle jeunesse qui ne veut pas se confronter à la réalité ou plutôt qui ne veut pas s’y conforter. C’est souvent l’illusion de légèreté qui rend la littérature si profondément tragique ou monumentale. Rimbaud, ce sont les yeux de l’enfant qui essaient de conserver leur innocence tout en sachant qu’ils en ont déjà trop vu. C’est la persévérance dans le chaos pour trouver, malgré tout, un espoir. Pour Pierre Michon, aimer la littérature, « c’est se vouer au culte des héros ». Et son héros préféré, c’est certainement Rimbaud.

Dans la bibliothèque de Monsieur Michon…

On trouve…des ouvrages en grec et en latin. On tombe sur les « marmoréens du XIXe siècle ». Flaubert surtout car, au fond, il l’aime bien cette Madame Bovary Pierre Michon. On rencontre Constant, « Lens » de Schiller ainsi que Foucault, Lacan et Barthe. On peut emprunter un roman brésilien « Mon oncle le jaguar » ou relire « Un roi sans divertissement » de Giono. Il arrivera aussi qu’on y lise quelques passages de la bible. Après tout, suggère l’auteur en riant, « le comble de l’épopée, c’est bien la bible ! ».

Pierre Michon admire les monuments de la littérature, mais ses œuvres ne sont en rien engagées. « Avoir raison en littérature, c’est absurde ». Pas un soupçon de fierté mal placée chez Pierre Michon, qui, bien qu’il ne raffole pas de Sartre, le cite : « on entre dans la mort comme on entre dans un moulin ». Pierre Michon cherche ses mots, oublie ses références, aime le marbre tout en privilégiant l’envolée baroque et comique. Il ne se prend jamais au sérieux semblant prôner le memento mori tout en privilégiant le carpe diem. Jouissant de la puissance du verbe qui élève l’âme avec légèreté.

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien,

Mais l’amour infini me montera dans l’âme ;

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, heureux- comme avec une femme.

Arthur Rimbaud, Sensation

Carole Dubuis