Rencontre avec Jean Prod’hom : Une vie dans le creux de la main

Une bonne trentaine de passionnés de littérature, dont plusieurs écrivains, se rassemblent à la menuiserie de Lutry le 19 avril 2021 pour la première soirée Tulalu !? après une longue interruption. Derrière les masques transparaît le plaisir des retrouvailles.

La secrétaire générale Cornélia de Preux souhaite la bienvenue et présente la nouvelle équipe.

Il sera question ce soir de « Novembre », récit d’un cheminement existentiel et littéraire dans la région des Trois-Lacs que Jean Prod’hom publie en 2018 aux éditions d’Autre part.

L’annonce de la mort imminente d’un ami qui enjoint le narrateur de le quitter déclenche le début du pèlerinage, car elle ouvre un temps d’attente qu’il s’agit d’occuper. Cette marche, d’abord hésitante, se laisse guider par le cours des rivières définissant le Seeland. Ce sera donc tout naturellement l’inversion des eaux de la Thièle dans le lac de Bienne qui ramènera le marcheur à son point de départ. Chaque jour, le narrateur ramasse des objets qui, mis bout à bout, constituent une sorte de chapelet. Un geste clin d’œil à « Tessons », son précédent ouvrage, où Jean Prod’hom avait déjà ressenti le besoin de ramasser et d’interpréter ces fragments rejetés par la mer. Outre l’objet lui-même, l’endroit où il est trouvé ouvre une série de réflexions qui permettent un ancrage.

Le paysage naturel cède très vite la place à un paysage travaillé et dompté par l’homme avec, ici et là, un timbre-poste appelé jachère, concédé à la faune pour la bonne conscience. Quelques cases libres qui, paradoxalement, coûtent très cher à l’entretien : 4000 francs à l’hectare pour maintenir la sauvagerie qui nous reste. Les animaux y passent comme le cheval sur l’échiquier. Jean Prod’hom s’en inquiète, mais trouve aussi réconfortant de voir que la vie trouve toujours moyen de se faufiler sur le béton. Il y a quelques siècles, c’était l’inverse. La forêt avait la bride sur le coup. Aujourd’hui, l’inconnu étudié par les biologistes devient microscopique.

Fort de la conviction que l’ici est ailleurs, l’auteur rejoint le philosophe Henry Thoreau dans l’idée qu’une vie suffit à peine pour explorer seize kilomètres carrés, pour peu qu’on y porte l’attention nécessaire. Inutile donc de sillonner le monde quand il y a tant à découvrir à portée de main. Le défi consisterait plutôt à se satisfaire de cette surface.

L’autre engagement du marcheur est de consigner chaque jour les cinq lignes attestant qu’il est vivant. Car le départ à la retraite de l’auteur a ouvert une nouvelle temporalité, au même titre que l’annonce du décès prochain de l’ami. Jean Prod’hom s’aperçoit que cinq décennies tiennent dans le creux de la main.

Le chapitre consacré à la colline du Mormont fait écho à l’actualité. Pour fabriquer le béton, on ronge la montagne, « on la blesse de plus en plus profondément. » L’homme a toujours voulu « neutraliser les marécages et vivre les pieds au sec. » A propos de la ZAD, Jean Prod’hom ne se fait guère d’illusions : « L’imperméabilisation des sols a encore de beaux jours devant elle. Et les entreprises comme Holcim répondent à des besoins sur lesquels la plupart des gens s’accordent. »

La soirée touche à sa fin et le comédien Yves Raeber, qui nous a donné lecture de quelques passages, signale en guise de conclusion qu’il a lui-même traduit « Novembre » en allemand. Cédant à la demande du public, il nous en relit l’introduction, cette fois dans la langue de Goethe.

                                                                                                Sabine Dormond, La menuiserie, Lutry, 19.04.21