Rencontre avec Olivier Chapuis

L’injonction à la réussite présentée comme une forme de violence

C’est dans une cave du château de Morges que Tulalu ! a fait le pari audacieux d’organiser une rencontre l’après-midi du 4 septembre 2021, en plein Livre sur les quais. Taclé par les questions d’Hélène Dormond, Olivier Chapuis en tenue de sport, avec raquette et bandeau, monte au filet pour nous dévoiler la trame de Balles neuves paru chez BSN Press en octobre 2020.

Ce roman met en scène un écrivain de moyenne envergure qui, sur le conseil de son mentor et pour conjurer l’agacement que lui inspire un certain Roger Federer, crée un personnage appelé Axel Chang. Sous la plume de l’écrivain né de celle d’Olivier Chapuis, ce père de famille remarquable d’insignifiance va développer une franche détestation du champion, à mesure que sa femme lui en vante les exploits. L’enthousiasme de son épouse ne fait qu’exacerber sa solitude.

À travers cette mise en abyme, l’auteur, celui invité par Tulalu ! s’entend, interroge le côté factice de notre société et ce besoin de héros qui perdure même à l’âge adulte. Il voit en l’idole une identité de procuration, révélatrice d’une forme de transfert.

Dès sa première victoire, le futur numéro un mondial s’immisce dans le quotidien de la famille d’Axel Chang, comme s’il sortait de l’écran pour entrer dans le salon. L’exhibition outrageuse de ses victoires agrandit une fêlure chez ce personnage qui se sent débordé, dépouillé et bientôt englouti par cette omniprésence.

Axel Chang a besoin de trouver un exutoire à ses frustrations. Il se démène pour changer les choses, mais on dirait que son destin est écrit d’avance, comme dans une tragédie grecque. L’échec et la médiocrité sont consubstantiels de sa nature profonde, il est conditionné à être quelqu’un sans relief. Au point qu’il ne serait plus Axel Chang s’il parvenait à acquérir la reconnaissance qu’il cherche désespérément.

À côté de cet anti-héros ou plutôt derrière lui, il y a aussi le personnage de l’auteur et son coach littéraire Beat Kaufmann par lesquels Olivier Chapuis associe le lecteur à la construction de son récit. Il l’invite ainsi dans les coulisses de la création. Le mentor qu’on ne voit jamais incarne la réussite, une notoriété qui fait rêver son disciple, lui aussi en mal de reconnaissance. Il représente une forme de dialogue intérieur, voire une figure paternelle, l’image d’un père trop brillant et par là-même impossible à égaler.

Sous le titre volontairement ambigu de Balles neuves, l’invité de Tulalu ! approfondit ainsi plusieurs de ses thèmes récurrents, notamment le rôle des médias, la violence qu’ils contribuent à banaliser tout en servant d’amplificateurs et la Suissitude dont Roger Federer est un emblème, parfois jusqu’à la caricature quand son image est exploitée par la publicité.

La société nous pousse vers cette quête de performance, peut-être parce que l’être humain est habité par un sentiment d’infériorité. La télévision montre des gens remarquables à des spectateurs qui ont presque tous des vies ordinaires. Elle véhicule une injonction à la réussite et au bonheur qui peut générer plein de frustration, car comment sortir du lot quand on est huit milliards et demi ? Cette violence souterraine va amener Axel Chang à commettre un acte aussi absurde que son existence et dans lequel on peut voir l’expression d’une colère contre soi.

                                                                                                    Sabine Dormond