Les bateaux sombrent-ils en silence ? : une balade poético-musicale de Timba Bema à la Ferme des Tilleuls.

A l’invitation de Tulalu ?!, le vendredi 25 juin dernier, l’écrivain et poète camérounais, faisait halte à la Ferme des Tilleuls, pour nous proposer une variation poétique de son ouvrage « Les bateaux sombrent-ils en silence ? » paru en 2019 aux Editions Stellamaris. Pour l’occasion, l’auteur était accompagné du musicien burkinabé Sinaly Zon, un joueur de N’goni réputé. Cet instrument à cordes pincées est à ne pas confondre avec la kora qui lui ressemble quelque peu.

photo: Miguel Moura

Dans son costume orange brodé de mille couleurs, Timba Bema, adepte passionné des lectures performances, a d’entrée, comme le ferait un prédicateur, invité le public présent à sortir de la mort, sortir de la pandémie, sortir du spectre mortifiant du coronavirus pour se plonger dans une toute autre réalité, celle des migrants qui n’hésitent pas à braver la Méditerranée pour assouvir leurs rêves de liberté et de dignité. Le point de départ de « Les bateaux sombrent-ils en silence ? » est la destinée de Joséphine, de son vrai nom Josepha, partie du Cameroun pour tenter de rallier «cette Europe pétrie d’arrogance et de richesses » comme le clame Timba Bema. «Tu rêvais de sauver ta peau, Joséphine, tu fus sauvée des eaux mais pas des côtes lybiennes et de ses terribles dérives ».

Le drame de Joséphine fera le tour des réseaux sociaux. Il va inspirer le poète qui l’imagine montée à bord d’un bateau fantôme dont le seul maître à bord est un capitaine Tristesse. Contre monnaie sonnante et trébuchante, il transporte des corps et des cœurs remplis d’espérance qui remettent leurs destins ignorés entre les mains des Dieux des océans. Pour oublier l’ennui de la traversée, pour chasser sa tristesse, ce commandant désespéré, sourd aux appels d’en bas, « Capitaine on a soif, Capitaine on a faim », se contente de faire parfois monter, du tréfonds de la cale de son navire, les clandestins qui pour atténuer son désespoir vont passer par ses mains cruelles.

Et comme pour Timba Bema, la poésie vivante est de l’ordre du théâtre, – pour sûr la meilleure rencontre entre le poète et le public -, ses mots sont tantôt chantés, tantôt sifflés, tantôt scandés, pour finir par remplir tout l’espace. Ce capitaine pour tous les capitaines, ce bateau pour tous les bateaux, cette cale pour toutes les cales des rafiots à avoir, au cours des siècles, traversé les mers, le ventre plein d’infortunés aux rêves inatteignables. Comme si en définitive l’humanité était née dans la cale d’un bateau.

Englué dans la malchance, la Mal Chance, le bateau finit par sombrer. Sur la rive Nord du désir viennent s’échouer les corps…. la voix des migrants, des êtres libres qui n’aspiraient qu’au bonheur.

« Jusqu’à quand va-t-on observer cette catastrophe sans vraiment comprendre ce qu’elle veut dire ? » s’interroge Timba Bema. « Qui sont ces gens, pourquoi se lancent-ils dans cette aventure périlleuse ? S’ils prennent autant de risques, n’est-ce pas qu’ils sont privés de ce qui est le plus cher aux êtres humains : la liberté… »

Timba Bema a, lui, choisi de leur donner une voix. Si les poètes ne rêvent pas, qui va rêver ?

Jean de Preux