Un monde naît dans le monde qui meurt

Les chroniques des Sassanides rapportent qu’il était une fois une cité sans histoire, quelque part au-delà du Gange. Ses remparts étaient érigés sur des colonnes. Personne n’entrait ni ne sortait, mais ses portes d’ivoire laissaient passer la lumière. Sa superficie était celle d’un pays. On y trouvait donc, disait-on à l’époque du roi Manès, saint homme qui fut condamné à mourir sous le poids de ses chaînes pour avoir refusé de distinguer le bien du mal, en plus des édifices, des montagnes, des forêts et des champs, des étendues parfaitement immobiles pour des hommes et des femmes prostrés, incapables de la moindre décision, en cela fidèles à l’exemple de leur roi qu’on ne voyait jamais quitter son palais, tant lui pesait de faire un pas vers l’avant, sans équilibrer cette audace par un immédiat retrait de la jambe. Une telle neutralité permit à la ville de vivre en paix, certes présente dans la grande Histoire, mais elle-même comme morte, malgré son extraordinaire beauté. Le 26 février de l’an 277, Manès mourut et, avec lui, sa drôle de religion. C’est alors que la cité se souvint de son nom, Cagāmag, qui signifiait, en perse ancien, les métamorphoses du langage. Les murs furent abattus, les colonnes brisées. La cité s’effondra pour son plus grand bonheur. À peine tombée, elle entendit s’élever, chose inimaginable, des opinions contradictoires, des querelles et des chants, et vit enfin naître, comme partout ailleurs, des écrivains sur les ruines muettes du passé. Il n’est sans doute pas innocent que la Suisse abrite l’association Tulalu !? Il y a dix ans, cette nouvelle Cagāmag rassembla à Lausanne ceux qui écrivent et ceux qui tournent les pages, entretenant la mécanique vitale à même de contrarier l’esprit grégaire et sa logique d’aggravation. Un monde naît dans le monde qui meurt. Il nous appartient de naître avec lui, de célébrer, une fois encore, le miracle nécessaire de la parole : Tulalu !?