Un lien avec le corps, le sensible, le viscéral

Marina Skalova, son écriture à un lien avec le corps, le sensible, le viscéral. Elle se sent beaucoup plus elle-même dans l’écrit que dans une forme de communication orale.

Le russe, c’est sa langue maternelle, et le français, elle l’apprend à l’âge de trois ans, mais au final, elle se sent plus libre en français qu’en russe. Après son déménagement en Allemagne à 6 ans, c’est l’allemand qui est à ce moment-là, devenu la première langue. Puis, de retour en France à 14 ans, le français reprend la tête.

Beaucoup d’aller-retour entre le français et l’allemand avec le russe en langue maternelle en arrière-fond. Son rapport à la langue n’est jamais tout à fait installé et, en même temps, elle ressent un grand besoin de s’y amarrer.

Elle questionne la notion de frontière, de limite entre le moi et l’autre. Qu’est-ce que ça veut dire, franchir les frontières de l’autre ? Des questions qui sont pas mal posées dans le débat sur l’immigration. Quand on dit à quelqu’un : non, mais là je ne peux pas t’aider… Je ne peux pas, qu’est-ce que ça veut dire, en fait ? Qu’est-ce que ses limites invisibles qui font supporter la souffrance de l’autre jusqu’à un certain point et ensuite réellement, on arrive au bout de ses capacités

C’est peut-être le contrecoup du système dans lequel on vit –des systèmes qui nous demandent tellement de ressources pour survivre de façon individuelle. Une autosuffisance sur laquelle tout repose.

Nous nous déculpabilisons lâchement en faisant des dons et de la charité, mais en même temps nous sommes tous désarmés face à la souffrance de l’autre.

Le plus grand clivage de Marina Skalova est celui entre la Russie et l’Occident. Le rapport à la notion d’individu qui n’était pas du tout présent dans son éducation. Elle a grandi avec une valeur de l’amitié qui est au-dessus de tout – au-delà de l’amour, au-delà du couple. Avec des formes de solidarité, d’entraide ou d’obligations envers la famille et le collectif. Ce qui est très aliénant…

Et il lui a fallu vivre avec ses valeurs, et cette atomisation, beaucoup plus forte, de l’individualisme qu’elle ressent ici en Occident et à fortiori en Suisse.

Sans être prosoviétique du tout, car elle a horreur des systèmes autoritaires, elle est nostalgique d’un pays dans lequel elle n’a jamais vécu et de quelque chose qui est plus de l’ordre de la transmission d’une mémoire, d’un monde qui n’existait déjà plus à ce moment-là de sa vie.

Marina Skalova a un emploi du temps bien chargé – elle travaille dans son atelier où elle écrit et traduit des textes littéraires – le matin de notre rencontre, elle est intervenue dans une classe d’ados dans le cadre du Roman des romands – pour son livre Amarrespublié à l’Age d’homme. Ils ont parlé d’étrangeté et elle leur a demandé d’écrire sur l’étrangeté. Et de décrire leurs sensations olfactives, visuelles, auditives – sans nommer de lieux.

Elle transporte avec elle une image. Le logo d’utilisateur de son ordi. Issu de l’expressionnisme allemand qu’elle aime tant – une image qui se nomme Marcella – d’Ernst Ludwig Kirchner. De 1910. Une image de plus d’un siècle et tellement contemporaine. Une ado qui se prélasse sur un canapé. Elle s’identifie assez à cette image – elle aime bien cette forme d’indifférence, de nonchalance – il y a un refus d’un certain nombre de choses à l’adolescence, et dont on n’a pas envie de sortir – et si sortir de l’adolescence, c’est plier l’échine et accepter l’inacceptable… – on peut préserver cette attitude bien au-delà.

Elle aime beaucoup le traitement des couleurs aussi, très criardes, très métalliques… exorcisé par le corps… l’anonymisation, la solitude.

L’expressionnisme allemand c’est plutôt de l’ordre du cri – l’exorcisation de l’angoisse –, la violence des métropoles et d’un siècle qui changea beaucoup et très vite.

Elle me confie une autre image aussi en rapport avec l’expressionniste, de – Gerhard Richter – des émotions intenses, vers le dehors, abstrait… il y a quelque chose de l’ordre de la fougue. Du métal, à la fois quelque chose d’ardent qui se consume et en même temps ce bleu très métallique – ça provoque plutôt des sensations corporelles – elle sait qu’elle ressent des choses dans son corps… mais ne sait pas forcement les nommer –une forme de violence et de douceur y est nommée.

Je continue mon voyage avec Marina, avec une photographie de Sophie Ristelhueber, la photo d’une cicatrice au dos d’une femme.

Une photographe qui a travaillé sur des zones de conflit, qui a photographié énormément de territoires sans présence humaine et qui a photographié les territoires comme si c’était des corps, des corps mutilés, balafrés qu’elle crée en cadrant. Cette photo fait partie de la seule série où il y a de la présence humaine…

Son travail a pas mal inspiré Marina : avant Exploration du flux, elle a écrit un recueil de poèmes dans lequel une partie s’appelle Territuriun et parle du rapport au territoire où la violence du dehors s’inscrit dans le corps. C’est une des images qui fait partit de ce travail-là et qui se retrouve aussi dans Exploration du flux.

C’est une photo qu’elle adore – du photographe Depardon – deux enfants en Roumanie internées dans un hôpital psychiatrique. C’est ce qu’elle raconte, des gamins effrontés… il y a d’autres photos qui sont plus glauques, mais là elle voit quelque chose de l’ordre de la spontanéité, de la vie, de la joie qui se dérobe, malgré leur situation.

Ils n’aiment pas être pris en photo — et il y a un côté « je vous emmerde » qui est assez rigolo –, pour elle il y a quelque chose de l’enfance et du surgissement d’une révolte qui est plus fort… qui émerge malgré tout – elle voit vraiment du chaos et de la joie… en tout cas elle associe le chaos à la joie.

Et cette dernière image est certainement celle qui résume le plus notre invité de ce soir. C’est une image du mur de Berlin une autre photo de Depardon. Elle y a vécu pendant quelques années – et puis surtout, c’est une ville qui réunit un peu les écartèlements qu’il y a pu y avoir au niveau de son identité… la Russie et l’Europe de l’Est et le monde occidental… le fait d’être dans une ville où se sent le passage des frontières, où se sent le frottement de ses conceptions du monde qu’il y a pu y avoir à l’époque. Le fait est qu’elle vit cela sous forme de grand écart entre plein de conceptions culturelles différentes.

Berlin et son mur, c’est la ligne qui réunit… Une frontière ou on peut réunir les contradictions, ce qui n’est pas le cas ailleurs ou les contradictions sont et restent des contradictions.

Miguel Moura